juin 30 2009

Pourquoi vous ne m’aimez pas ?

En 1985, cas unique dans les annales du show business, un artiste fort populaire rachète un catalogue de chansons d’une grande maison de disques qui contient notamment des titres des Beatles, d’Elvis Presley ainsi que ses propres chansons. La valeur marchande de ce catalogue est estimée aujourd’hui à plus d’un milliard de dollars.
En 1988, le compositeur Frank Zappa commémore à sa façon l’événement en transformant les paroles d’un de ses vieux titres Tell me you love me pour sa dernière tournée mondiale.  Lors de cette même tournée, il s’empare de trois titres des Beatles dont les textes sont détournés, cette fois pour fêter la mise en examen du télévangeliste Jimmy Swagart pris sur le fait dans les bras d’une prostituée (ainsi, Lucy in the sky with diamonds deviendra Luisiana hooker with herpes). Singulièrement, la star qui s’est portée aquéreur du catalogue des Beatles interdira que ces trois morceaux soient enregistrés sur disque.
Voici une traduction de Tell me you love me transformé en Why don’t you like me? Saurez-vous deviner de quelle star il est ici question ? Un indice : il vient de rendre l’âme.

Éric Benveniste

« Il est blanc, Jim… »
Pourquoi vous ne m’aimez pas ?
Pourquoi vous ne m’aimez pas ?
Suis-je vraiment si mauvais ?
IL EST MAUVAIS, IL EST MAUVAIS
IL EST MAUVAIS, IL EST MAUVAIS
« Je crois que tu es un âne ! Je prends mes distances ! »
« Fais-moi un sandwich. »
« Je pars à Venise. »
« Je redeviendrai noir. »
« Il est toujours blanc, Jim… »

Je hais ma mère
Je hais mon père
Je suis ma sœur…
Et Jermaine est un nègre !
UN NÈGRE ! UN NÈGRE !
UN NÈGRE ! UN NÈGRE !
« Je le trouvais beau - que t’est-il arrivé ? »
« Lis ça s’il te plaît. »
« Je suis si MAUVAIS ! »nose

Tu prends le singe, je m’occupe du lama,
On fera la fête : apporte-moi un Pepsi -
Michael est Janet, Janet est Michael -
Je n’y comprends plus rien -
Qui est Diana ?

Il est oxygéné
Son nez est dégonflé
Et il croit que vous le trouvez beau
Et il croit que vous le trouvez beau

juin 28 2009

Paris, 20 juin 2009

parisien

juin 28 2009

De haute lisse

arbre-sefirotiqueLa poésie est à géométrie variable : aucun rapport de proportionnalité entre poids et taille, entre matière et couleur d’un ouvrage. Entomologiste du surréalisme, l’éditeur Les loups sont fâchés a choisi la légèreté des élytres soigneusement arrachées à des insectes souvent rares, des ailes de papillons de nuit ou de jour à peine moins légers que l’air, des carapaces qui luisent d’un orient parfois inquiétant, des plumes odorantes… Le résultat : une fête multicolore de vingt et une plaquettes, toutes en longueur et en ardeur, élégantes, un festin de textes enluminés dont les convives sont Guy Cabanel en « robe de flammes », Anne-Marie Beeckman en « manteau de taupe », Jacques Abeille en « bête louche », Vincent Bounoure en « oiseau égaré », Pierre Peuchmaurd en « loup de ciel », Ghérasim Luca en « chat double »… parmi d’autres pour les dessins, découpages, collages et confettis, on rencontre la bête amoureuse de Jean Benoît, les bêtes microscopiques de Jacques Lacomblez, celles en cristal de Jacques Hérold, les chimères de Ted Joans, les bouches ouvertes de Georges-Henri Morin, quelques squelettes de Jorge Camacho… dans l’ordre d’apparition pour le plus grand désordre des sens et j’en oublie volontairement car la liste est aussi longue qu’essentielle. L’Envers du réel n’est pas seulement une collection des éditions Les loups sont fâchés, L’Envers du réel est une des régions de ce domaine menacé de l’édition où l’exigence règne encore.

Marie-Laure MISSIR

Juillet 2007

juin 24 2009

Rouge, c’est à dire rouge. Un poème inédit de Pierre Peuchmaurd

Le chevreuil de la lune, l’âne de la brume qui braie des roses, la vrille du vrai. Le rouge est la couleur qu’on met aux arbres.

La camionnette rouge a traversé la haie. Derrière, c’était la nuit, les grands chevaux malades, les balles traçantes de l’infini.

Les bois sont écarlates. Les grands pleurs les peignent au seuil des grands soirs.

À minuit, tout est rouge, l’aboiement du renard et celui de la fille. L’ange est rouge, aux babines.

Des taureaux de sel descendent aux mers. Des vases, des boues tiennent les fleurs droites. On fausse les faux.

Vigne sanglante, vierge noire, la saison trempe ses pommes dans la gueule du bélier.

Le sel et le cidre, le grand porc vert. Le décharné de la plage avec ses gestes blancs.

Poussières éléphantesques, soldats de bois sous la neige, meurtres – les détails de la nuit n’échappent pas au grenier.

Chair fade ou poivrée, plusieurs luxes font la rivière sombre. Des falaises de papier s’effondrent, c’est le jour.

Dans les figues, le serpent est rouge. Autels, fétiches – l’azur boucher. L’herbe aussi rougit, elle sent pousser ses morts.

La robe rouge, le clavecin des prés, on est bien d’accord. La male saison, le mauvais sang, tout part aux mares, tout or coulé.

Les grands faucheux du soir, énormes et sur les balançoires, qui fauchent l’enfant, qui tranchent le fil. La bave est rouge quand on meurt jeune.

Le bruit de fond du monde n’est pas une brebis, c’est deux brebis. La moitié d’une sphère est rouge.

La brume lève son soleil, étendard du bonheur. Des armures tintent, des fers s’allument. Le poids d’une tresse sur l’oreiller, le nom de l’ours, le sang qui fume dans les clairières.

Les princes n’ont pas d’ombre. Le sang sur leur manche dénonce la lumière, le spectacle ventre ouvert, le rideau rouge de l’horizon. Leurs tanks sont rouges, et les seins de leurs femmes.

L’oiseau plein d’air, si léger sur la table, l’os dans la gueule, la charpente folle – ces menus travaux n’occupent pas mes nuits.

La longue chenille sur le carrelage. Écrasez ça, écrasez vous !

L’éclair. L’ouverture rouge de la fermeture. L’éclair, la gorge. Quelquefois, dans l’œil, passe la question de la douleur.

♥♥

« C’est quoi, d’ailleurs ce texte ? Des phrases, voilà – Très largement automatiques – d’un automatisme seulement orienté par l’idée du rouge. C’est écrit en deux jours. Bref. » Pierre Peuchmaurd, Chauffour, 8 octobre 2004.

juin 22 2009

LE RUISSEAU DES PROFONDIÈRES pour Pierre Peuchmaurd

Pierre Peuchmaurd par GHM

Pierre Peuchmaurd par GHM

Avril 2003, mars 2009, presque date à date, six ans – c’est bien peu – entre ses bras grands ouverts du premier accueil quand nous sommes arrivés à Cazillac, et ce début d’après-midi, aux Meynades, où les mêmes bras se sont refermés sur moi sans que ni l’un ni l’autre ne parvenions à dire à haute voix l’adieu que nous n’admettions pas, défi magique, enfantin, à un réel si violent, si détestable, si assuré de parvenir à sa fin. Trois semaines après Pierre décédait ; je n’avais pas tenu la promesse du revenir, du revoir.

«En vérité, il est prêt, il a déjà tout accepté, il sait qu’il se révoltera peu. Tout juste ce moment d’esquive qu’ont les bêtes devant la menace. S’il est en forme » (L’Année dernière à Cazillac, 2004). Ce que je relis ici, c’est ce qui se passait au cours des conversations téléphoniques qui nous mirent en présence presque quotidiennement durant les derniers mois. Quelques mots sur sa journée, où il ne s’était rien passé, que dormir, que résister, apprivoiser parfois ces douleurs, en tentant de les tenir pour éloignées, étrangères à ce grand crabe qui refusait de lâcher prise, qui s’obstinait après des périodes de relative accalmie. Quelques mots dont je ne percevais parfois pas l’énoncé tant la voix perdait vite pied – dit­on ainsi ? – et puis l’équilibre à nouveau, un ton au-dessus, allez savoir pourquoi! Un mot, venu là nous ne savions comment, ouvrait à une interrogation sur un tout autre sujet ; un projet esquissé maintenant était-ce envisageable ? Pierre me prenait au dépourvu de sa détermination ; « qu’il se révoltera peu » ! Pied de nez malin à l’avenir menacé, la voilà la révolte ni sourde ni clamée, filée douce : tu ne m’auras pas tout de suite, je sais encore me jouer de toi, te déjouer ; et il lui arrivait même de me dire qu’il ne pouvait pas céder si vite, qu’il y parviendrait, à vivre plus avant. À de tels moments, je reprenais follement espoir, je me convainquais qu’avec un tel moral tout lui était possible, encore. Ou alors il m’interrogeait sur mes activités, bien grand terme ; comment pouvais-je en une journée accumuler autant, alors que je me surprenais à lui détailler ce qu’en d’autres temps nous aurions écarté d’un revers : misère salariale, harcèlement des tâches quotidiennes les plus rebutantes, mais sa curiosité ne me faisait grâce d’aucun étonnement ; sans lui aurais-je su desceller de ces monotonies répétées la goutte de lumière, le grain de peau, la caresse du moment, « Ce serait la terreur, à chaque heure l’émerveillement » (Une tente de feu, 2004). Ainsi allèrent entre ces deux pointes de feu nos conversations, et que de soirs depuis le 12 avril dernier où je guette la sonnerie, où je me surprends à rassembler ce qu’il ne faut pas que je manque de lui raconter, de lui suggérer, de l’inviter à lire, à voir, comme à de si nombreuses occasions, durant ces six années, presque jour à jour. « Et même ta langue est morte / et je la parle encore » (Boulevard des Invalides, in Parfait dommage, 1996)

Qu’il s’en soit allé un matin de ces Pâques où le grand pantin exécrable a résurrecté pour mieux empoisonner l’humaine con­dition vingt siècles durant, l’aurait fait sourire, j’en prends le pari, lui qui tenait pour bel humour les révérences tirées par Jehan Mayoux et Léo Ferré un 14 juillet.

L’avant-veille de l’hospitalisation dernière, il me dit avoir bien travaillé en ayant corrigé près de la moitié du Pied à l’encrier (à paraître) et qu’il devait peut-être ce regain d’énergie à l’acquisition qu’il avait faite à Souillac de la réédition des Mains libres d’Éluard et Man Ray. Un tel titre, j’y vis belle promesse d’un mieux immédiat et lui dis combien je l’espérais. Je ne sais plus ce qu’il me répondit – l’entendis-je seulement ? J’imagine que ç’aurait pu être : « Poudreuse, j’écarte » qui achève son premier recueil, L’Embellie roturière (1972). Éluard ? Il n’aura pas mené à terme ce qu’il se promettait d’écrire sur lui, et sur Nush surtout ! Pierre, ici, ce soir, j’aurais aimé t’entendre dire à haute voix la dernière phrase du Jugement dernier, le texte qui clôt L’Immaculée Conception, une phrase d’Éluard : «Tu n’as rien à faire avant de mourir. » et je te répondrais de cette autre qui est de Breton : « Forme tes yeux en les fermant.»

Lyon, le 5 mai 2009
GEORGES-HENRI MORIN