Jean Benoît (1922-2010)
Il était la vie même. Cet adorateur des lieux communs, dérision de toutes les prétentions, n’aurait peut-être pas fait sien celui-là , et pourtant il l’aura incarné comme peu osent le faire. Jean Benoît était la vie même, dans tout ce qu’elle a d’extrême, de pervers, de raffiné, de violent, d’amoureux, de ténébreux, d’inventif. Il avait, très jeune, pris le parti d’Eros, adopté le précepte de Sade « Tout ce qui est excessif est bon », avait l’art de se rendre insupportable à ceux qui l’aimaient parce qu’il incarnait l’amour, l’amour sous toutes ses formes. Pas étonnant qu’il soit devenu l’un des compagnons préférés d’André Breton, après avoir attendu dix ans avant d’oser le rejoindre. Il ne voulait pas arriver les mains vides dans ce surréalisme auquel il apportera un savoir-faire prodigieux. Formé à l’école des Beaux-arts de Montréal, il délaissa très vite la peinture picturale pour créer des objets dont la matière même reflétait sa façon d’être et de penser. Cest ainsi qu’il mit en œuvre le testament du marquis de Sade, chez Joyce Mansour, en décembre 1959. Pour ce faire il réalisa masques, costumes et outils divers jusqu’au fer constitué des quatre lettres formant le patronyme du célèbre marquis au nom duquel il se brûla la poitrine. Sous le titre Enfin Jean Benoît nous rend le grand cérémonial, André Breton salua ce geste insensé et la démarche qui y aboutit.
Toute sa vie, qu’il ne supportait pas de vivre sans passion, Jean Benoît resta à l’écart du monde artistique, lui préférant les imprécations de Lautréamont, les œuvres les plus obscures d’Alfred jarry, les poèmes d’Arthur Cravan, les utopies de Charles Fourier, les objets océaniens qu’il savait réparer et regarder comme nul autre. Il fit d’ailleurs plusieurs voyages en Nouvelle Guinée et alentours. Force de la nature à qui ne faisaient peur que les turpitudes de notre civilisation, il se plongeait dans les eaux les plus froides comme on s’enfonce dans un rêve. Ses mains puissantes ont tissé d’incroyables objets, ses marottes, comme autant d’emblèmes à la beauté et à la complexité de la vie, mêlant os de poulet et élytres de coléoptères à une pâte dont il gardait jalousement le secret de fabrication, et qui adoptait les formes les plus subtiles, les plus inouïes. Etre unique dans un monde voué à la multitude, n’aimant rien plus que la compagnie des femmes, il avait aussi le goût des mots qui disent vrai, le vrai de leur vérité, le vrai de leurs jeux infinis, le vrai de son désir. Un jour, peut-être, on les retrouvera sur ces rouleaux de bord qu’il a tenus tout au long de ses expéditions amoureuses, qui furent nombreuses, intenses et créatrices. Surréaliste qui n’aima guère, en peinture, que Grünwald, le douanier Rousseau et, plus curieusement, Bonnard, Jean Benoît n’a consenti qu’à une seule exposition personnelle, en 1996, à la galerie 1900-2000. N’y figurait pas son hommage au nécrophile Bertrand : surmontée d’une fraise de tombes, la cape de son “costume” couleur d’entrée de caveau portait dans son dos l’inscription « Mort, la vie te guette ». Vexée, la mort a pris sa revanche le 20 août 2010, une semaine avant les quatre-vingt huit ans de celui qui ne la considérait pas d’un si mauvais œil. Ses cendres seront dispersées au gré du vent salubre.
François-René Simon


