Stanislas Rodanski, la liberté déviée de son cours
Olivier Cabière est le récent éditeur, chez L’arachnoïde, d’une plaquette de Stanislas Rodanski, Le cours de la liberté (76 p., 14 €).
Ce petit livre, paru au printemps 2010, ne comporte qu’une seule indication : « Le manuscrit du Cours de la liberté de Stanislas Rodanski, non daté, a été légué au fonds littéraire Jacques Doucet en novembre 2004 par Jacques-Elisée Veuillet. »
Cette note donne à penser que le texte édité par Olivier Cabière est constitué d’un seul manuscrit que Rodanski aurait publié sous ce titre, s’il l’avait voulu. Ou, ce qui revient un peu au même, qu’il s’agit d’un texte écrit et mené à bien par Rodanski.
C’est d’ailleurs ainsi qu’il a pu bénéficier d’une chronique sur le blog de Pierre Assouline, d’une mention à la une et d’une pleine page de La Quinzaine littéraire, le 1er janvier 2011.
Or, pour réaliser son édition, Olivier Cabière s’est livré sans scrupule à un rafistolage en règle de différents textes réunis dans le fonds Rodanski de la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet (BLJD), actuellement en cours de traitement et de classement par mes soins.
Le scrupule qui aurait dû être le sien, c’est d’effectuer ce minimum de recherches indispensable quand on se veut éditeur un tant soit peu crédible. Et dès lors qu’il s’agit de Rodanski, dont la relation à ses propres textes est pour le moins complexe, ce minimum doit être élargi au maximum.
A propos de cette édition du Cours de la liberté, les lecteurs peu familiers de Rodanski comme les connaisseurs avisés n’y ont vu que du feu, tout heureux de pouvoir lire un Rodanski inédit (il ne l’est pas tout à fait).
En réalité, il s’agit d’une manipulation, ni plus ni moins.
Pour cette raison, on peut comprendre qu’Olivier Cabière ait préféré l’anonymat : il a misé sur l’ignorance de ses lecteurs.
Qu’il me soit permis d’éclairer leur lanterne.
Le texte du livre Le cours de la liberté publié par L’arachnoïde est divisé en huit séquences, marquées par un saut de page. Je les désigne par leur « incipit… » ou, le cas échéant, leur titre. A noter que chaque séquence est donnée comme d’un seul tenant.
I (pp. 11 à 32) : « La marée humaine… »
II (pp. 33 à 46) : « La cité de Villeurbanne… »
III (p. 47) : Le Cours de la liberté (poème)
IV (pp. 49 à 54) : « Le cours de la liberté est livré à lui-même… »
V (p. 55) : « Ardente nuit de l’amour… »
VI (pp. 57 à 64) : « Langage peuplé d’êtres habitables… »
VII (pp. 65 à 67) : Capitale du sommeil (poème)
VIII (pp. 69 à 75) : « Au cintre du grand ciel courbe… »
I (pp. 11 à 32) : « La marée humaine… »
Texte établi en grande partie sur un manuscrit de 19 pages format 21 x 27. J’ignorais l’existence de ce premier texte au moment où a paru Le cours de la liberté. Reconnaissons à Olivier Cabière de l’avoir “découvert”. Je ne connaissais pour ma part que trois versions assez différentes du Cours de la liberté. Je les avais saisies bien avant le dépôt des manuscrits à la BLJD. La plus importante de ces versions se composait de neuf feuillets dactylographiés dont hélas manquait le premier, ce qui explique que je n’ai pas fait d’emblée le rapprochement avec le texte édité par Olivier Cabière. Cette version tapée à la machine, probablement par Rodanski lui-même à partir de son propre manuscrit (on imagine mal l’inverse), relue et corrigée par ses soins, m’a permis d’établir l’ordre des pages. A la décharge d’Olivier Cabière, il faut signaler que très fréquemment Rodanski arrête ses phrases en bas de page. Comme il néglige tout aussi fréquemment de numéroter ses feuillets, leur ordre est très aléatoire, à moins de trouver le document qui l’authentifie.
p. 11 : manque une ligne.
p. 15 : « s’en retournent au matin » au lieu de « au cimetière ».
p. 16 : manque la totalité du feuillet 5.
p. 20 : manquent ici les feuillets 9 à 12, qu’on retrouvera plus loin.
p. 20 : la phrase « Mais comme toutes choses les cœurs gravitent. » n’apparaît pas sur le manuscrit.
p. 21 : « de nous y rencontrer » n’est pas en italiques dans le manuscrit.
pp. 22-23 : inexplicablement insérés au milieu du feuillet 14, deux paragraphes extraits d’une copie dactylographiée d’un deuxième texte de Rodanski, Ici commence LE COURS DE LA LIBERTÉ.
p. 25 : même chose pour le feuillet 15.
p. 30 : « serrée » au lieu de « sciée ».
pp. 31-32 : nouvelle insertion d’extraits d’Ici commence…
II (pp. 33 à 46) : « La cité de Villeurbanne… »
(reprise du manuscrit, feuillets 9 à 12)
p. 34 : nouvelle insertion d’extraits d’Ici commence…
p. 35 : reprise du manuscrit.
p. 36 : bourdon : « Est-ce que je sais ? »
p. 37 : interruption du feuillet 12, qu’on retrouvera p. 46.
p. 38-39 : insertion de trois paragraphes d’un troisième texte de Rodanski, six feuillets dactylographiés, déjà publié dans la revue Opus n° 123-124 (avril-mai 1991) sous le titre « J’avais alors dix-huit ans… ».
p. 39 : reprise du deuxième texte de Rodanski, Ici commence…
p. 40 : reprise du troisième texte « J’avais alors dix-huit ans… ».
p. 41 : bourdon, dans cette reprise, du feuillet 3.
p. 43 : coupe non indiquée de trois paragraphes.
p. 43 : bourdon : « chapelle luciférienne ».
p. 46 : retour au feuillet 12 du manuscrit.
III (p. 47) : Le Cours de la liberté (poème)
p. 47 : titre non indiqué.
IV (pp. 49 à 54) : « Le cours de la liberté est livré à lui-même… »
Il s’agit d’un quatrième texte de Rodanski, dont sont conservées à la BLJD une leçon tapuscrite et une leçon manuscrite fragmentaire, l’une (pp. 49-50) et l’autre (pp. 51-52) choisies par Cabière pour l’établissement de son édition.
p. 52 : Dernière phrase (« Est-ce que j’ignore ») manquante. Cabière l’a supprimée pour masquer l’absence de la suite, qui commence par « l’horreur, la perte de la lumière. Est-ce que j’ignore quelque chose ? » et qui se trouvait ailleurs dans le fonds Rodanski.
pp. 52-53 : texte commençant par « Mélusine a crié. » Origine inconnue.
pp. 53-54 : texte commençant par « Dolie mon idole. » Placé par moi dans le dossier “Le cours de la liberté” de la BLJD pour la seule raison qu’une ligne y fait référence. Mais pas grand chose à voir, en réalité.
V (p. 55) : « Ardente nuit de l’amour… »
p. 55 : courte prose écrite au verso du dernier feuillet du manuscrit I. Rien à voir avec Le cours de la liberté, hormis cette localisation.
VI (pp. 57 à 64) : « Langage peuplé d’êtres habitables… »
p. 57 : origine inconnue pour les trois premiers paragraphes.
p. 57-64 : reprise du deuxième texte Ici commence… Fin manquante.
VII (pp. 65 à 67) : Capitale du sommeil (poème)
Deux feuillets manuscrits. Rien à voir avec Le Cours de la liberté. Peut-être placé ici en raison d’une suggestion interrogative écrite par moi sur la sous-chemise contenant ce poème.
p. 66 : manque le vers « Nous lèverons l’interdit des consciences ».
VIII (pp. 69 à 75) : « Au cintre du grand ciel courbe… »
Texte déjà publié partiellement dans Des proies aux chimères (Plasma, 1983), puis repris dans sa totalité (?) dans les Ecrits (Christian Bourgois, 1999) sous le titre Fragments du liminaire du “Cours de la liberté” (version intégrale) [sic].
p. 70 : « tissu » au lieu de « issu ».
On peut comprendre qu’Olivier Cabière se soit laissé prendre les pieds dans le tapis. Qui connaît un tant soit peu Rodanski, et c’est son cas, sait qu’il existe souvent de multiples versions de ses textes, que les chausse-trappe y sont innombrables, impliquant prudence et vérification. A tout le moins, on indique les versions choisies, voire les différentes origines d’un éventuel montage. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ici ?
Les textes qui forment Le cours de la liberté sont d’un intérêt indiscutable. On regrette d’autant plus qu’Olivier Cabière se soit déconsidéré gravement en les publiant de cette si désinvolte façon.
François-René Simon

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