NADJA TRAHIE
Parmi d’autres non moins amères, Léona héroïne du surréalisme[1] présente cette singularité que son auteur, ne paraissant pas davantage avoir compris ce qu’est le surréalisme que soupçonner en quoi consiste “l’initiation” et à plus forte raison l’alchimie, a réussi, dans le confort qu’assure souvent l’ignorance, à créer la confusion la plus regrettable entre l’essentiel projet du premier, la voie de la seconde et la pratique de la troisième. Mélangeant à l’occasion, sans savoir de quoi il s’agit et dans un parfait mépris pour ses lecteurs, kabbale juive et cabale phonétique.
Les disciples d’Hermès sont les premiers à reconnaître que “tout est dans tout”, certes, mais ils n’ont jamais dit que c’était n’importe comment.
La confusion développée par Madame Hester Albach se trouve en germe dans un aphorisme par lequel elle pervertit le sens du premier enseignement de la Table d’Émeraude : « Ce qui est en haut est en bas » écrit-elle, omettant le comme dans lequel repose la clef de la très antique porte qui sépare l’analogie de l’identité. À partir de là elle peut démontrer n’importe quoi puisque plus rien n’a de sens. Et se réjouir tout au long de son enquête de ses “découvertes” paranoïdes, dont la moins comique n’est pas celle qu’elle prétend avoir fait d’un exemplaire de la première édition de Nadja en glissant sa main « dans un nid de poussière », derrière un radiateur.
Il est incontestable que le surréalisme et l’alchimie hantent les mêmes régions de haute atmosphère.
André Breton en atteste à de nombreuses reprises tout au long de son oeuvre, notamment dans le Second manifeste lorsqu’il évoque longuement Nicolas Flamel, dont il commente en une brève interrogation la description de deux figures du mythique Livre d’Abraham le Juif: « Ne dirait-on pas le tableau surréaliste ? »
La fascination que les textes alchimiques ont toujours exercée sur lui est liée au fait que de leur obscurité surgissent à tous moments les éclairs de la haute poésie à laquelle ils appartiennent. Mais jamais l’auteur de Nadja n’a voulu ni pensé écrire un livre fermé, « un livre dont le but était d’atteindre les gens par le biais d’un message souterrain, subliminal », comme se félicite de l’avoir découvert Madame Albach. Pas plus d’ailleurs qu’il n’aurait eu l’idée cocasse de prendre le « charbon » pour la “matière première” du Grand-Œuvre, moins encore de découvrir cette “matière” dans la personne de Nadja.
Car c’est là que se trouve la perversité confusionnelle de cet ennuyeux roman policier. L’auteur reconnaît que Breton « était un poète, pas un alchimiste », et reproduit même en note une lettre dans laquelle il confie à René Alleau son malaise « d’en être réduit à une appréhension poétique des textes alchimiques ». Elle n’en continue pas moins, en connaisseuse, à reconnaître dans la progression de son oeuvre celle du processus alchimique, depuis la phase noire du “corbeau”, la “putréfaction” : Nadja, évidemment, pour l’enchantement de celles et ceux qui aimeraient tant voir en Breton l’artisan de son naufrage. Et cela jusqu’à la “phase rouge” pour la réalisation de laquelle, le jour de sa mort en 1966 annonce-t-elle, « il lui restait donc deux ans »!
Allusion discrètement habile, dont la technique se veut dans la ligne des grands classiques de la “langue des dieux” et sous laquelle se trouve cabalistiquement enseigné que la pierre philosophale ne fut ni plus ni moins qu’un pavé du boulevard Saint-Michel. Mais tout de même, comment supporter l’inacceptable débilité de l’image suivante montrant, selon ce que “la légende veut”, Breton lisant sur son lit de mort un manuscrit alchimique « comme pour vérifier les progrès accomplis »?
En dehors de son enquête sur l’identité sociale de Nadja qui était un secret de Polichinelle[2], Madame Albach s’est attachée tout au long de son livre, par ignorance sans aucun doute mais surtout pour avoir quelque chose à écrire, à dévoyer l’analogie qui existe entre l’aspiration ultime du surréalisme et la réalisation du Grand-Œuvre alchimique. Si le Second manifeste assigne à l’activité surréaliste, pour mobile essentiel, la détermination « d’un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », les “fils de Science” ont toujours donné à leur “pierre philosophale” le nom d’Absolu.
L’accès à ce “point suprême”[3] visé par le surréalisme et l’acquisition de la pierre philosophale par un Adepte correspondent l’un comme l’autre à une libération totale de l’esprit. Mais l’analogie s’arrête là. L’objectif final du surréalisme n’est pas celui de l’alchimie et les chemins qu’ils empruntent sont totalement différents. L’automatisme psychique, par exemple, n’a aucun point commun avec la quête du nom de la “matière première”.
Aussi forte qu’ait pu être l’attraction qu’exerça sur lui la science d’Hermès, comme elle fit sur d’autres poètes tels que Rimbaud, Jarry ou Roussel, André Breton n’a jamais prétendu travailler à l’élaboration de la “médecine universelle”. Présenter le développement chronologique de son oeuvre comme un processus alchimique est à la fois un misérable appât commercial, une entreprise confusionnelle absurde et une escroquerie intellectuelle.
Bernard ROGER, Jorge CAMACHO, Alain GRUGER
[1] Hester Albach, Léona héroïne du surréalisme, traduit du hollandais par Arlette Ounanian, Actes Sud, 2009
[2] Voir par exemple l’admirable notice de Marguerite Bonnet sur Nadja, dans Œuvres complètes d’André Breton, tome 1, Gallimard La Pléiade, 1988 (p.1509).
[3] Selon l’expression de Michel Carrouges dans André Breton et les données fondamentales du surréalisme, Gallimard, 1950 (p. 20).
