Les dits peints d’Yves Elléouët
De deux ans le cadet de Jean-Pierre Duprey, Yves Elléouët (1932-1975) exemplifie avec lui, Rodanski et quelques autres le “ deuxième souffle ” que trouva le surréalisme dans la France de l’après-guerre, comme seule direction enviable où pût s’orienter “ le génie de la jeunesse ” au sortir d’une “ Libération ” promise et aussitôt volée. Exigeants et pressés, ces jeunes gens se satisfaisaient rarement de leurs extériorisations du moment, et passaient sans retard à d’autres réalisations, voire à d’autres modes d’expression ou d’exploration d’eux-mêmes. De ce point de vue, Elléouët fut peintre et poète dans le même esprit que Duprey fut poète et créateur d’étonnantes sculptures, évoquées récemment par François-René Simon dans ces colonnes[1].
Cette communauté d’esprit ne rend que plus sensibles des diversités de tempérament interdisant de prolonger un tel parallèle, rompu du reste par le suicide de Duprey en 1959. Nombre de ses amis se sentirent alors frappés de mutité poétique ou même hantés par le spectre de l’ ” à quoi bon ? ”, autrement plus dangereux que la simple “ crise de vers ”. Tel ne fut pas le cas d’Elléouët, peut-être parce qu’il était devenu l’époux d’Aube, et de la sorte le gendre de Breton (quant à lui habitué de longue date à conjurer les désespoirs). À côté de ces aspects bénéfiques, cette “ position sociale ” de beau-fils semble l’avoir retenu de s’extérioriser davantage ou même d’imaginer d’autres attitudes qu’un prudent retrait, notamment lors des crises qui secouèrent le groupe surréaliste parisien après la mort de Breton. À une enquête sur le devenir du surréalisme ouverte dans ce même contexte, il répondait qu’il avait “ toujours vécu dans l’esprit surréaliste, bien avant de connaître personnellement André ” mais que sa situation “ marginale depuis des années ” lui imposait de continuer à “ suivre dans cet esprit [sa] voie singulière ”.
Une illustration dans le Surréalisme, même en 1957 (n°3), une exposition de “ fresques ” (peintures sur ciment) avec Pierre Jaouën à la Cour d’Ingres en février 1959, un objet et une huile sur toile à l’Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme (EROS) en décembre de la même année, avec quelques notices sous sa signature au catalogue, le “ numéro zéro ” de La Proue de la table, “ journal rédigé par Yves Elléouët et illustré par Calder ”, belle série de poèmes que publia François Di Dio au début de 1967, voilà à quoi se résumait la partie visible des recherches et expérimentations du peintre et poète, jusqu’à la parution du fabuleux Livre des rois de Bretagne en 1974, suivi un an après sa mort de celle de Falc’hun (1976), récit non moins étourdissant. À ces titres venait s’ajouter en 1982 Tête cruelle et autres poèmes, “ ultime recueil qu’Yves Elléouët destinait à la publication ”.
Aucun de ces deux “ romans ” (ainsi que l’éditeur tint à cataloguer ces récits poétiques) ne reçut l’accueil mérité, noyés qu’ils se trouvaient dans un flot de littérature “ à la mode de Bretagne ” dont les best-sellers furent, parmi d’autres, Le Cheval d’Orgueil de Pierre Jakez Hélias (1975) et les livres à répétition(s) de Jean Markale, encore à cette époque compagnon de route des surréalistes. La veine à la fois rabelaisienne et épique de ces grands dits, ce qu’ils doivent à l’admiration de leur auteur pour l’Ulysse de Joyce et sans doute aussi pour René Crevel et Maurice Fourré (sans parler de Jarry l’adulé), tout cela passa inaperçu. On ne comprit pas qu’au rebours des “ celteries ” passéïstes et druidisantes alors en vogue, le triporteur de Falc’hun (sans doute une Harley-Davidson en version militaire, surplus de la Deuxième Guerre mondiale) prolongeait jusqu’en plein xxe siècle le tournoiement des triskèles marquant les monnaies gauloises. Le vent de ces spires affolées sera toujours sensible à ouvrir ces livres injustement oubliés.
À ces “ dits ” remarquables (jusque dans les “ conneries ”, titre d’une section de Tête cruelle), s’ajoutent des toiles, gouaches, aquarelles, dessins et gravures visibles encore quelques semaines grâce à l’exposition que leur consacrent le musée des beaux-arts de Quimper (19 juin-14 septembre 2009) et le château de Tours (6 novembre 2009-10 janvier 2010). De cette manifestation bientôt close subsistera un fort élégant catalogue[2] restituant avec précision les principales étapes de la “ voie singulière ” d’Elléouët en tant que plasticien. Cette publication est précieuse à beaucoup d’égards, mais il est frappant que les contributions qu’elle réunit se cantonnent à des célébrations de l’ébouriffant conteur et poète : si la plupart sonnent juste, elles restent respectueusement (ou prudemment) à la porte de son œuvre graphique, sujet même de l’ouvrage et de l’exposition. Sauf à parler de “ discontinuité ” comme écrit J. Chénieux-Gendron à propos des seuls récits, quels fils suivre entre les dessins de presse, les “ symboles ” des premières œuvres connues évoquant les univers de Brauner, Paalen, Lam ou Miró, et les “ ambiances ” paysagères des toiles des dix dernières années, qu’un spectateur pressé attribuerait facilement à quelque Nabi ?
“ Pays de la pluie et du vent ; convives inlassables aux deux bouts de la table ”, voilà sans doute ce qu’exaltent ces toiles, selon une page (260) du Livre des rois de Bretagne qui semble également définir la totalité des dernières créations d’Elléouët, “ l’ivre de Bretagne ” : “ Je suis une suite d’anecdotes qu’éclairent parfois les vieux ors des bannières brandies par des mains ressuscitées ; comme réapparaissent ces visages, depuis longtemps effacés du monde tangible, grâce à un faisceau lumineux traversant une plaque de verre ’sensibilisée’ et qui les révèle sur la surface idéale d’une feuille de papier ; là, se concentrent également les forces de l’imagination et de la mémoire. ” Des correspondances similaires sont sûrement à relever entre les poèmes de La Proue de la table et les œuvres graphiques du début des années 60.
Pour ses premières œuvres connues, de loin les plus énigmatiques, sa discrétion coutumière lui avait fait confier le résumé de “ sa propre interprétation ” à Nanos Valaoritis, qui écrivait ainsi à propos de la “ fresque ” sur ciment intitulée “ Le Voyage ” (ci-contre) : “ Les cornes sont le ciel. Le corps est la terre. Un personnage est visible au milieu, et deux cercles noirs et blancs. Il va vers la porte et disparaît. Le serpent, signe de la terre, et la barque. C’est aussi la mer. C’est l’homme à tête de Vache. Il symbolise le monde. ” Rétrospectivement, ces phrases datant de 1959 (et que le catalogue aurait gagné à reproduire), mettent en évidence non seulement “ une série d’intersignes annonciateurs d’un avenir en état de gestation ”, comme ajoutait Valaoritis, mais encore toute la continuité de l’œuvre écrite et peinte d’Elléouët, très certainement à reconsidérer aujourd’hui dans sa totalité.
Gilles Bounoure
[1] Dans les colonnes de la revue Ça presse à laquelle cet article est originalement destiné. (NDE)
[2] Yves Elléouët, sous la direction d’André Cariou, éditions Coop-Breizh, 2009. 152 pp., 135 œuvres reproduites, une soixantaine de documents, annexes, bibliographie. 35 euros. Textes originaux de Jacqueline Chénieux-Gendron, Alain Irlandes, Marc Le Gros, Renée Mabin, Michel Pierson, François Rannou, Yves Vadé.
